Rendre hommage à l’œuvre délicate de Tibari Kantour, figure emblématique de la peinture contemporaine, qui se fait discrète sur la scène artistique marocaine. C’est l’essence de l’exposition individuelle «Matière et Silence», visible à l’Alma Art Gallery de Casablanca jusqu’à fin mai. Une œuvre immersive née de son engagement physique et émotionnel avec les matériaux, qu’il a choisi de réaliser à distance des circuits géographiques habituels.
Une ode à la pureté et au recueillement
L’exposition explore également subtilement notre rapport profond et symbolique au temps mais, aussi, à la mémoire qui nous unit. «Mes œuvres sont comme marquées par le temps, regorgeant de traces de fibres, de compressions, de gestes répétés ou, encore, de signes. Des marques rouges apparaissent, traversent, perturbent, puis disparaissent dans l’épaisseur», révèle Tibari Kantour. «C’est comme si des souvenirs étaient dissimulés dans la matière», renchérit le peintre.
Les œuvres présentées constituent par ailleurs une ode au silence et à la pureté. «A travers mes toiles et mes céramiques, j’invite le spectateur à cultiver la sérénité, la retenue et le calme. A se concentrer sur ce qu’il ressent et non simplement sur ce qu’il observe», tient à préciser l’artiste. L’exposition constitue enfin l’occasion pour le public de découvrir la technicité peu commune du grand maître et son rapport particulier au papier, qu’il considère comme un médium et non comme un support traditionnel. «A mes yeux, le papier n’est pas juste une feuille où l’on pose de la couleur. C’est l’œuvre elle-même!», explique le peintre. «Je décide de son épaisseur, de son relief et de sa transparence au moment ou je le fabrique. Tout se joue dans la pâte», conclut-il.
■ Marouflage
Pour faire ressortir les traces du temps dans ses œuvres, Tibari Kantour utilise la technique particulière du marouflage, qu’il combine à celle du monotype. «J’opère en juxtaposant une multiplicité de fines couches de papiers sur la toile. Un processus lent, progressif et presque obstiné, qui procure à mes créations leur pureté singulière et leur confère un rôle de gardiennes du temps», tient à souligner l’artiste. «Des attributs sensiblement renforcés par la transparence du papier de soi très fin que j’utilise», ajoute l’expert.
■ Un maître qui peint depuis la campagne marocaine
Né en 1954 à Casablanca, Tibari Kantour est un artiste peintre de renom. Formé entre autre à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège et de Bruxelles, il vit et travaille aujourd’hui à Ben Maâchou dans la campagne marocaine. Ses expositions internationales, notamment à Tokyo, Paris ou encore Marrakech, ainsi que ses œuvres présentes dans plusieurs collections prestigieuses comme celles de la Banque Mondiale à Washington, ont marqué significativement le paysage de l’art contemporain.
Karim AGOUMI
«Le recueillement purifie la création»
– L’Economiste: Vous peignez depuis des décennies. Que représente cet art pour vous?
– Tibari Kantour: Je ne peins pas. J’exprime mes émotions à travers mes créations plastiques. Depuis l’âge de 14 ans, je parle à travers mon art, comme un chant qui se compose dans mon esprit et que je ressors à travers mes mains.
– En quoi votre travail artistique se distingue-t-il?
– Je ne me contente pas de donner vie à mes créations. Je crée mes propres outils et ma matière première. Un laboratoire à ciel ouvert implanté en pleine campagne, entouré de champs et de grands espaces qui me permettent de donner libre cours à mes créations.
– Vous travaillez actuellement à Ben Maâchou. Pourquoi avoir choisi cette vie d’artiste en retrait?
– En ville, il y a trop de brouhaha et pas suffisamment d’espace. A la campagne, j’ai mes champs, mes ateliers et une paix totale. Je me retrouve au calme pour rêver et soigner mes œuvres.
– Le silence est-il essentiel pour créer?
– Oui. Le silence permet de purifier la création. Il permet d’être entièrement soi-même et de s’impliquer émotionnellement dans l’acte de créer. Un moyen inébranlable de cultiver le vrai et l’authentique.
Propos recueillis par Karim AGOUMI